Édito n°3 – Chers compatriotes

On y est, c’est le dernier de la saison et un peu la fin d’un cycle. Le temps passe, dixit les Neg Marrons dont peu d’entre nous se souviennent peut-être, déjà, alors c’est dire. Vous tenez entre vos doigts frémissants le troisième volet de nos errances, celles d’une petite équipe qui vous a vu grandir avec émotion, ô cercle de nos lecteurs, peuple fanatique. Ce numéro est notre chant du cygne. Ça se passe en France, eh oui, pourquoi pas ? Comme Ulysse ou Dupont de Ligonnès, on boucle l’aventure à la maison et puis on disparaît. Consolez-vous, dans quelques mois vous nous aurez oubliés, si, si, d’autres noms balaieront les nôtres et c’est tant mieux puisque vous entendrez des voix de femmes – ce sera pas trop tôt – et d’hommes qui vous embarqueront dans les prochains numéros pour on ne vous dit pas encore où, puisque vous découvrirez d’autres pisse-la-ligne professionnels, avec leurs états d’âme, leurs façons de flairer le monde, leurs obsessions particulières. Prenez-nous pour ce que nous sommes, un premier grand amour après lequel vous enchaînerez les aventures renversantes, passionnelles, débridées, brrrr, vous devez être tout excités.

Le temps viendra d’évoquer la saison prochaine, passé l’hiver qui nous est tombé dessus. D’ici là, laissez-nous vous causer d’une saison douce, la fin du printemps, le début de l’été, il y a une éternité. Rappelez-vous, Françoise Hardy était encore de ce monde, Kendji Girac était allé tâter l’autre, la tour Eiffel semblait nue sans ses anneaux et le Rassemblement national n’avait jamais eu plus de cent sièges à l’Assemblée nationale. C’était le délicieux mois de mai, nous roulions en Fiat Panda 1995 par monts et par vaux, évitant les péages, titillant le chaland sur les terrains minés de “l’identité française” et des médias. Ça devait être une affaire de 5 000 kilomètres en terre natale. Nous étions partis de la vallée de la Roya avant les élections européennes pour atterrir à Paris à la fin des Jeux olympiques. On voulait voir ce qu’il se passerait dans l’intervalle, tracer une espèce de spirale dans l’espace métropolitain, prendre des détours et snober les stations services Total vous souhaite la bienvenue. 

Voilà, ça repartait, la route et les invitations à gauche à droite pour pérorer sur ce qui unit et divise “l’archipel”, comme dirait l’autre, qui s’appelle un pays. On prenait la tangente pour tailler une bavette avec tous les premiers quidams venus, avec Yves Dufour qui aime Solidarnosc, François Baroin et Mitterrand, avec la Frédo pour qui c’est plutôt naturopathie, yoga et France Soir, avec Mohamed qui aime la boxe, le FLN et les flics d’Hénin-Beaumont ou bien avec Élise et sa collègue tunisienne, ses potes de l’Action Française et ses bouchers pas hallal. Bref, on croisait tout un tas de gens sympathiques qui nous invitaient chez eux ou bien partageaient juste un peu de leurs lubies au comptoir, à la pompe, au coin de la rue. On traînait puisque, décidément, c’est une méthode qui n’en finit pas de faire ses preuves et qu’on avait trouvé ce titre merveilleusement poétique, Merde in France, qui valait à lui seul un voyage.

“Merde in France (cacapoum, cacapoum)”, c’est le nom d’une masterclass du rock enregistrée par le playboy Jacques Dutronc en 1984, soit très exactement quarante ans avant notre escapade. C’est un pur hasard du calendrier et il ne faut pas chercher d’explication trop loin. C’est un certain Jérôme B, sans lien familial connu ou reconnu avec l’Olivier B de l’Autostop Poutine, qui nous l’a soufflé, ce titre-là. Au départ, on trouvait juste que c’était “très français”, le jeu de mots bancal, le franglais, le “merde” qui sonne bien. Comme on aime les chansons à texte vraiment bien léchées, on trouvait que c’était un bel hommage. 

Et puis, et puis, vous savez ce qui est arrivé : la mort de Françoise Hardy, la résurrection de Kendji, oui, on l’a dit, mais surtout ce qui n’en finit pas d’arriver et qu’on ne sait pas encore tellement nommer, ce qui nous faisait nous étirer chaque matin sur des sièges pas totalement neufs, en travers d’un champ camarguais, d’un plateau limousin ou d’un parking breton avec des pensées politiques un peu floues mais l’idée fixe qu’il y avait comme un couac dans ce pays, une couille dans le potage pour reprendre cette merveille de gauloiserie pure souche – et Dieu sait que la pureté de souche est une sacrée soupe. On s’était engagés sur les départementales françaises la fleur aux dents, le Pastis entre les pédales, avec l’assurance joyeuse d’être à rebours de l’actualité, de n’avoir rien à vendre aux journaux et de l’avoir bien cherché. Et puis, et puis, Jupiter a prononcé la dissolution, le con. 

On s’est retrouvés en Panda au milieu du gros bazar, nous les curieux naïfs, nous les interloqués sans avis, nous qui relançons à grands renforts de “Ah bon ?” les dingueries de nos concitoyens, celles de Tika qui n’en peut plus de “les” voir traîner devant sa boutique et pense qu’elle finira dans un fait divers, et celles de Santa Fe qui rêve d’une vie pieuse dans un village tchétchène avec une belle vue sur les montagnes, sa daronne à l’abri et des grosses liasses parce que ouais, Santa Fe veut une vie simple mais aussi de roro. Ces deux-là habitent à quelques mètres l'un de l’autre, c’est pratique pour faire le grand écart entre leurs mondes, plier bagage et ainsi de suite, sur trois mois et 10 000 kilomètres, finalement, tout de même, histoire de labourer comme il se doit ce fameux “archipel français” et se demander si c’est vraiment le sujet. Dans le doute, on est allés bêcher devant notre porte en se disant que la merde serait un bon terreau. Notre seule ambition était de remuer tout ça pour exhaler un peu le fumet, du fumet bien de chez nous, le bon fumet du peuple de France.

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