Édito n°2 – Promenons-nous
Camarades lecteurs, laissez-nous d’abord vous remercier pour votre soutien à Invendable. Sans vous, ce magazine ne serait pas ce qu’il est devenu, c’est-à-dire pas grand chose mais un pas grand chose qui plaît et dont on est fiers. Vous avez choisi la piraterie alliée au raffinement, toutes nos félicitations. Invendable ne répond à aucune étude de marché, il n’est pas un produit, ne propose pas de contenu, n’a pas de modèle financier, n’est même pas rentable. Pourtant, on se l’arrache. Figurez-vous que les 500 n°0 sont épuisés, que près de 2 000 n°1 ont été écoulés et que, pour ça, on a réimprimé deux fois comme des dingos. Pour le numéro 2, on compte le premier tirage en millier - sans “s” mais tout de même - en croisant les doigts pour que ce tas de papiers s'écoule à toute vitesse. Profitez-en avant que ça coule, rachetez-nous si vous en avez les moyens.
Maintenant qu’Invendable est une affaire qui roule, que nous livrons nos magazines à pied, à vélo, en Panda, en postiers à des tarifs exorbitants, maintenant qu’Arrêt sur images, Le Nouvel Obs, La Croix L’Hebdo parlent de nous, que My Little Paris explose nos compteurs, que les libraires nous font des notes de lecture adorables et que vous êtes de plus en plus nombreux à couvrir de compliments disproportionnés nos humilités pochtronnes, maintenant que cette première année avance à grands pas et qu’on prépare le terrain pour d’autres contributeurs, on se dit que c’est véritablement le moment de vous ferrer avec un bon titre bankable. Pour ce voyage en autostop à travers la Russie en guerre, on avait d’abord pensé au titre Poutine, Poutine, Poutine parce que quand on dit “Russie” c’est ça que “les gens attendent”, estiment les rédacteurs en chef sérieux. C’est Poutine qui fait vendre. Bon, très bien on s’est dit, mais ça faisait trois fois Poutine et il manquait l’aspect autostop.
Alors, sur les conseils avisés d’Olivier B. dont le nom pourrait être une marque de fringues mais qui est surtout un ami dont le talent impressionne, on a envisagé Stop Poutine, parce que “personne n’aime Poutine et puis, bon, l’autostop”. “Stop Poutine”, c’est ce qu’on lit sur les cartons en soutien à l’Ukraine, les badges, les t-shirts, les murs Facebook, toutes sortes de supports, un appel à ce que la guerre cesse et que le gouvernement russe change. Ça nous va très bien mais on aimerait se démarquer de la tendance à penser la vie à coups de slogans et d’une poignée de noms propres prononcés avec effroi ou admiration. Par souci de clarté et contre l’avis d’Olivier B. qui trouve que “ça nique tout”, on a donc rajouté “Auto” devant “stop”, ce qui fait Autostop Poutine. Allez savoir si c’est clair, en tout cas on a gardé.
Voilà, vous en savez autant que nous sur ce titre obscur qui est donc, en quelque sorte, un pied-de-nez, un piège-à-cons, un attrape-couillons, pardonnez l’expression. On ne parle pas de vous. On sait que ce n’est pas le titre qui vous a fait craquer. Vous avez acheté Invendable pour Invendable, par pur enthousiasme, par fanatisme bigot, corporatisme ou solidarité, bande de fous furieux. Mais pour les autres, ceux qui sont tombés dans le panneau, c’est trop tard, ils ont lâché 10 balles, une fortune, une pinte de richard, un kebab des beaux tiéquars, quatre, cinq, allez six pastis dans les rades de vrais briscards. Ils vont découvrir, abattus, qu’il sera ici moins question du président russe que de la Fédération de Russie qui se cache derrière, avec ses plus de quatre-vingt entités, ses centaines de peuples aux cultures, aux langues, aux religions diverses, une mosaïque de pays dans le pays répartis sur onze fuseaux horaires et 17 millions de kilomètres carrés.
Ce numéro raconte un voyage de 25 000 kilomètres en autostop, de la Crimée annexée jusqu’à la mer du Japon, tout au bout de l'Extrême Orient. Il y a la matière d’un livre beaucoup plus volumineux, avis aux éditeurs et autres obsédés. En attendant, Invendable propose l’espace dont les autres titres de presse manquent à notre sens atrocement, un support rêvé pour des histoires qui ne trouvent nulle part la place d’être déroulées. En pleine guerre, entre les mondes qui se recroquevillent, nous donnons la parole à des Daghestanais, des Nénètses, des Mandchous, des Ukrainiens, des Bouriates, des Tatars, d’anciens députés, des pêcheurs, des mineurs, des écosseuses de lentilles, des miliciens Wagner. La question n’est pas d’être d’accord avec tout le monde mais d’écouter, c’est tout, de chercher à comprendre.
Le ton de ce numéro est un poil plus grave que les précédents. Toutes nos excuses. Peut-être qu’on vieillit, déjà, qu’on se laisse gagner par l’esprit de sérieux. Ce serait un drame. Le fait est qu’on veut dire autre chose de la Russie que “Stop Poutine”, autre chose de la guerre en Ukraine que le grand massacre, les viols, les destructions, l’exil, les tragédies intimes, traumatiques, irréparables. En Fédération de Russie, il y a le patriotisme exacerbé, la militarisation de la société, la répression d’opposants démunis. Il y a aussi un mouvement de fond plus puissant que la propagande d’État. Il y a la présence déroutante d’une écrasante majorité de citoyens pacifiques qui soutiennent l’armée. Ces Russes nous ressemblent étrangement. Ils sont plus ou moins drôles, plus ou moins intelligents, plus ou moins cultivés et ils nous appellent les “zombies” parce qu’on serait gavés de propagande à la télé. C’est miroir-miroir, comme à la récré.
On ne se connaît plus, c’est le vrai sujet de ce numéro en Russie.